Vie simple et frugale

Publié le par Pierre Rabhi

ELOGE DE LA FRUGALITÉ


Fils du désert, Pierre Rabhi rappelle les vertus d'une vie simple, sobre, et frugale.

Le terme frugalité, qui évoque la modération dans la façon de se nourrir me remet invariablement en mémoire les nomades de mon enfance. Leur mode de vie leur avait appris à faire la distinction entre l'indispensable, le nécessaire et le superflu. Les modestes effets qu'ils arrimaient sur leurs dromadaires exprimaient paradoxalement la force et la majesté de la vie bien plus que la précarité. Si l'on ajoutait à cette modestie un habitat constitué d'une simple toile, la frugalité atteignait son summum au sein d'un univers torride.

À l'autre extrême dans le désert glacé, il est également des peuples confrontés aux ultimes limites de la survie et qui en ont triomphé. Entre ces deux extrêmes, se sont organisés pour traverser les siècles, un nombre incalculable de modes d'existence relativement frugaux tous générateurs de culture, et en dépit de tout, source de jubilation. II ne s'agit pas, bien entendu, de faire l'apologie du passé souffrance, violence de l'homme contre l'humain, asservissement ont toujours convulsé l'histoire du genre humain.

Par ailleurs, les grandes civilisations originelles n'auraient jamais pu s'épanouir sans des prélèvements de ressources importants. Certaines ont tellement ruiné leur milieu naturel qu'elles en sont mortes, et le désert qu'elles ont provoqué les a ensevelies sous son sable.

Avec le monde industriel, nous sommes entrés dans une ère essentiellement minérale, celle de la combustion, de la thermodynamique et d'une entropie suractivée. Le «pétrolitique» , si l'on peut l'appeler ainsi, abolit définitivement tout principe de frugalité. C'est, au contraire, l'éloge de la productivité, de la surconsommation définie par le dogme de la croissance surexponentielle servie par une technologie efficace. Les nations sont toutes invitées à se développer selon un modèle dopé par le pillage de la planète et deviennent des entreprises compétitives préparant depuis l'enfance chaque citoyen à participer à l'augmentation du PIB par son ardeur au travail et sa capacité extensible à consommer.


Se libérer de la surconsommation

Consommer abondamment devient même un acte civique vital pour l'économie, avec le sentiment d'un manque chronique habilement entretenu par une publicité experte en manipulation mentale. L'insatiabilité et la frustration permanentes ainsi programmées deviennent les aiguillons du toujours plus indéfini dans une ambiance de fausse pénurie générant massivement du superflu et des montagnes de déchets, devenant source de nouvelles activités...

À cette aberration, il faut ajouter le fait que le système qui produit des marchandises à vendre génère dans le même temps le chômage et l'exclusion des citoyens incapables de les acheter. Dans ce contexte, la frugalité prend un caractère salutaire et peut contribuer, pourquoi pas en rêver, à l'avènement d'une ère nouvelle, fondée sur la tempérance. Cela engage ma responsabilité, et je suis frugal parce que j'ai conscience d'habiter une planète aux ressources limitées soumise à un pillage illimité.

Je sais également que les biens de la Terre sont inéquitablement partagés. Le superflu des uns représente l'indispensable des autres, et instaure une sorte d'anthropophagie indirecte. Je suis frugal parce que je veux me libérer de la surconsommation et m'affranchis du statut de consommateur manipulé auquel l'idéologie de la marchandise veut me réduire, il en va de ma dignité. Je suis frugal parce que je ne veux pas contribuer à rendre la vie des générations à venir impossible.

Au-delà des choix individuels, la frugalité est aussi à construire collectivement par une éducation appropriée des enfants, une économie relocalisée, une autonomie collective réduisant le recours inconsidéré à l'énergie combustible et à la dissipation massive des ressources générant des dégradations considérables de la nature, et l'appauvrissement humain. Cependant, je suis pleinement conscient des contradictions qui menacent mon comportement quotidien et des incohérences que m'impose une organisation sociale où l'on se sent parfois otage impuissant, composant sans cesse avec une réalité que par ailleurs on récuse.

Mais je sais qu'un ordre différent inspiré par l'intelligence de la vie elle-même est tout à fait possible, et je veux contribuer à cette mutation. Je sais également que nous n'aurons pas d'autre choix. Peut-être que la frugalité extérieure est déterminée par une frugalité intérieure modérant mes ambitions, ma volonté de puissance et toutes les pulsions préjudiciables à la paix universelle.


Pierre Rabhi, Agro-écologiste et écrivain


CCFD n° 199-200 / Décembre 2004 Janvier 2005

Dossier «Une seule planète pour tous.» (page 21)

Eloge de la frugalité

Publié dans Veille Ecologique

Commenter cet article